[Anissa Chibane est Directrice Générale de l’Association Ambroise Croizat, gestionnaire des Bluets.]

Ainsi donc, vous seriez parvenue à vos fins, contre le personnel, contre les parents et amis des Bluets, et avez renvoyé1 le Directeur en place Thomas Lauret, après huit mois seulement ­d’exercice, et alors qu’il avait remis en marche un hôpital en souffrance.  Vous pensez une nouvelle fois avoir raison, contre tout le monde.

Vous me répondrez que le CA de l’association Ambroise Croizat a avalisé votre choix, à défaut de le voter. Que la fédération des Métallos a elle aussi donné son approbation. Vous avez même été jusqu’à prétendre que Philippe Martinez, Secrétaire Général de la CGT, avait soutenu votre ­décision, dans un conflit que vous avez créé de toutes pièces. Mais partout ­ailleurs, dans l’hôpital mais aussi en dehors et notamment à l’ARS, il n’y a eu que des avis contraires et des appels à la raison, auxquels vous êtes restée sourde. Être sourde dans un hôpital dont la ­capacité d’écoute fonde l’esprit et la méthode, c’est commettre une faute grave, qui trahit jusqu’au ­fondamentaux ayant présidé à la création de l’établissement par le syndicat auquel vous ­appartenez.

Dans un monde qui a radicalement changé depuis la naissance des Bluets, l’hôpital a toujours su se réinventer, parfois avec difficulté mais toujours avec talent. Ça s’est toujours produit grâce au personnel, parfois contre la direction. Pour cette fois, pour ce qui est de l’association Ambroise Croizat, le talent semble être ce qui manque le plus, et je ne parle pas de l’élégance.

Avec une humilité qui vous fait parfois défaut (je ne fréquente cette maison que depuis 2007, ce qui n’est rien), je souhaiterais vous rappeler que la plupart de ceux qui vous ont fait face depuis le ­début de cette pénultième révolution de palais connaissaient et aimaient déjà cet hôpital quand vous en ignoriez encore tout; à cette époque d’ailleurs où, Secrétaire Générale de la CGT de la Drôme, la souffrance du personnel était encore pour vous un sujet de combat syndical, non pas encore un outil pour arriver à vos fins.

Il n’est jamais trop tard pour changer. Pour ma part, j’aime croire que tout être humain est ­capable de s’amender, de progresser si ce n’est par bonté au moins pour le bien commun; bien ­commun qui s’oppose, dois-je le rappeler, aux intérêts particuliers, qui dans votre action semblent ­prédominer et être la source de toutes choses. Dans les moments où je doute de la capacité de chacun à se réinventer, je repense à Yitzhak Rabin, qui serra jadis la main à celui qu’il avait une partie de sa vie combattu avec les armes. Il n’y avait ni bonté ni générosité dans le geste, peut-être même pas la fin du ressentiment, seulement une conscience extrêmement forte de l’intérêt supérieur, qui ­signifie également une conscience de l’altérité; altérité qui fait vivre, comme le dit Levinas, ­l’expérience ­fondamentale « de la vulnérabilité de l’autre et solidairement celle du sentiment de ma responsabilité envers lui ».

La logique aurait voulu qu’une telle poignée de main intervienne entre vous et le Directeur que vous aviez vous-même nommé, il y a seulement huit mois. Puisque vous avez manqué ce momentum qui fera date, « trace » même dans l’histoire des Bluets, il ne vous reste qu’une seule solution : tenter de remettre à nouveau le bateau en équilibre, cette fois avec le personnel sans qui rien n’est possible. Etant donné les mauvais traitements que vous leur avez infligé, la route sera pour vous longue, ­tortueuse et pentue.

Car il y a au moins une chose, essentielle, qui ne meurt pas avec le départ du Directeur : ce qui a motivé le soutien d’une grande partie du personnel et des 1600 personnes qui ont approuvé notre démarche. Notre motivation est plus que jamais intacte, et l’association Touche pas aux Bluets sera extrêmement vigilante sur les décisions cruciales qui seront prises par l’association Ambroise ­Croizat2 dans les semaines qui viennent, à commencer par la nomination d’un nouveau Directeur ou d’une nouvelle Directrice. Je proposerai lors de l’Assemblée Générale extraordinaire de Touche pas aux Bluets, que nous convoquerons dans les meilleurs délais, outre l’élection d’un Conseil d’Administration renouvelé et élargi, que soit mis sur pied au sein de l’association un ­comité ad hoc, composé de personnels, parents et personnalités extérieures faisant autorité. Ce comité sera chargé d’examiner à la loupe et au fil de l’eau l’action de la future direction, et de formuler des ­propositions concrètes en terme de gouvernance, tant au niveau de l’hôpital qu’au niveau ­associatif.

Si nous n’avons aucun besoin pour cela de votre approbation, il vous revient néanmoins de ­décider quelle place vous accorderez à ce comité indépendant dans les discussions relatives à la ­gouvernance : soit vous prendrez (enfin!) le parti du dialogue et instaurerez dans l’hôpital, avec le personnel et avec notre association, cette démocratie sociale que Philippe Martinez affirme comme étant l’essence du fonctionnement de la CGT ; soit vous choisirez de continuer à ignorer vos interlocuteurs potentiels ou avérés, comme vous l’avez fait jusqu’à présent, en prorogeant ces pratiques managériales d’un autre temps. Et dans ce cas, vous pouvez nous compter dès à présent comme adversaires (ce qui pour vous veut dire « ennemi ». Il existe pourtant une nuance entre les deux mots) : pour ma part, et comme je vous l’ai dit lors de notre face-à-face en ­Assemblée ­Générale du personnel, quelles que soient les fonctions que j’occuperai dans le futur au sein de Touche pas aux Bluets, vous me trouverez sur votre chemin, tant que vos paroles et vos actes resteront si loin de l’idée que je me fais du dialogue social en général, et du combat syndical en particulier.

Je finirai en m’adressant aux personnels, à qui cette lettre est également destinée. Avec une pleine conscience des limites d’une exhortation venant d’une personne qui ne fait pas le quotidien de cet établissement fabuleux (et je pèse mes mots), je vous enjoins à tenir bon, le plus possible, pour ne pas abandonner notre maison commune à des intérêts particuliers qui n’ont rien à voir avec la mise au monde et la parentalité, et pour ainsi dire rien à voir avec les idéaux originaux des métallos. Cet épisode peu glorieux nous rend vulnérables, tous, mais il nous faut être fiers de notre vulnérabilité face à ceux qui sont durs à défaut d’être forts. La morale est de notre côté parce que, toujours selon Levinas, « la morale n’est pas un contrôle que la raison exerce sur la sensibilité, c’est un événement de la sensibilité ».  C’est pourquoi je vous dis, depuis ma place de père éternellement reconnaissant envers vous et au nom de tous ceux qui, de l’extérieur, gardent les Bluets au cœur : vous n’êtes pas seuls, et vous pouvez compter sur nous, aussi longtemps qu’il le faudra.

Car oui, Madame Chibane, certains de ceux qui nous soutiennent ont les Bluets au cœur depuis trois générations, y étant nés, ayant fait naître leurs enfants et vu naître leurs petits enfants ; c’est le cas, par exemple, de la personne qui a brodé, à la main, la banderole qui nous a servi à défendre les Bluets depuis 20083.  Nous sommes un peu plus qu’une poignée d’agitateurs, dont la vie a été changée par les Bluets, à vous transmettre le message suivant, que toute personne qui veut réellement diriger cette maison devrait garder à l’esprit : vous êtes peut-être la Directrice Générale d’Ambroise Croizat, mais NOUS sommes les Bluets.

Pierre-Jerôme Adjedj,
Président de TPAB

  1. Et ne nous parlez pas de cette rupture conventionnelle dont vous comptez faire un alibi prouvant qu’il y a eu un accord : le ­syndicat auquel vous appartenez a en son temps combattu fort justement cette mesure, qui s’apparente à un licenciement déguisé. Que vous en usiez est d’une ironie assez amère.
  2. C’est-à-dire vous, le CA ayant pour le moment l’air d’une simple chambre d’enregistrement aux ordres (je n’ai pas dit fantoche)
  3. Vous l’avez sûrement vue, vous la reverrez, et il vous est fortement déconseillé de porter atteinte à son intégrité.

5 thoughts on “Lettre ouverte à Anissa Chibane

  • alcazar

    Bravo pour votre courrier qui est très représentatif de la situation !
    Je travaille au Centre Suzanne Masson depuis 33 ans et je partage entièrement votre courrier !

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  • Lebeau

    Avez vous une seule fois pensée qui investie aux Bluets pour le maintenir ?
    Certainement pas votre DG qui n’a pas fait grand chose depuis qu’il est la !!!
    Vous ne pensez qu’a vous et ne voyez jamais plus haut que votre nombril …
    Vous devriez faire pieuvre de bon sens et aller dans celui de Me CHIBANE qui tient a ce que les BLUETS reste les BLUETS avec de bonnes finances.
    Bonne journée a vous

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    • Touche pas aux Bluets

      Malgré son contenu sans grand intérêt (vous affirmez des choses sur un ton partisan sans apporter aucun argument), nous avons approuvé votre commentaire, essentiellement parce que ça permet à nos soutiens de voir le niveau des attaques que nous subissons (la Directrice Générale d’Ambroise Croizat ne fait cependant pas beaucoup mieux).

      Maintenant si on veut être sérieux deux secondes, on rappellera quelques faits :
      – il n’y a pas de DG aux Bluets, il y a un directeur
      – qui a investi aux Bluets pour les maintenir ? Depuis 2012, essentiellement l’Agence Régionale de Santé, la Ville de Paris, les Métallos. Et ils l’ont fait parce que la gestion associative et au sein des Bluets était calamiteuse.
      – “Le directeur n’a pas fait grand-chose” : renseignez-vous un petit peu.
      – Mme Chibane veut que les Bluets restent les Bluets avec de bonnes finances ? En virant l’équipe en place après 6 mois, en présentant à l’ARS un budget bricolé avec des gens qui ne sont pas dans l’hôpital et en menaçant les équipes, ce n’en prend pas tout à fait le chemin.

      Pour finir, quand à notre petit nombril associatif, si vous étiez mieux renseigné, vous sauriez que TPAB est une association rassemblant des parents, amis et personnels de l’hôpital. Et que par conséquent, on y trouve des nombrils de toutes sortes et de toutes les couleurs !

      Un petit conseil (ça c’est cadeau) : relisez-vous quand vous envoyez un commentaire avec un smartphone. Quoiqu’effectivement, le fait que tant de gens différents soient unis pour se battre sur tous les fronts et contrer le putsch actuel, ça pourrait s’appeler “faire pieuvre”. Gare à l’asphyxie…

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  • Marie

    Pierre-Jérôme, vos propos sont terribles, mais malheureusement d’une grande justesse.
    Je réalise aujourd’hui l’immense désarroi dans lequel se trouve l’équipe des Bluets et je souhaite vous apporter mon soutien le plus sincère.
    C’est grâce à son histoire et à toute son équipe, que l’hôpital des Bluets demeure aujourd’hui un modèle de Bientraitance.
    À notre tour, enfants, femmes et familles de les soutenir.
    Marie Prades Borio, mère de 2 enfants et représentante des usageres

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  • Misor

    à suivre

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